La Fée du Bec Dupuy


A l'extrémité de la commune de Saint-Suliac, sur la rive droite de la Rance, à l'entrée de l'anse de la Couailles, dans la pointe de rochers qui s'avance sur les grèves, est une grotte que l'on appelle l'antre de la Fée du Bec du puy.

Cette excavation est élevée de quelques pieds au dessus du sol. Souvent au coucher ou au lever du soleil on en voit sortir une vapeur blanche, bleue, rose, verte, qui s'élève, s'abaisse, grandit, s'étend, s'évapore et laisse enfin voir une femme divinement belle. On l'appelle dans le pays la Fée ou la Dame Dupuy. Souvent elle se promène sur les grèves. Ses vêtements brillent de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et les étoiles pâlissent devant les diamants qui couronnent son front. Elle s'assied parfois sur le gazon des falaises, et effeuille en rêvant les pétales des blanches marguerites que le zéphyr ramasse en passant et pane aux bords éloignés avec les senteurs du serpolet et de la marjoleine que froissent ses doigts de rose. Elle passe, légère comme l'oiseau, sur les plus hautes tiges des landes; elle ne parle à personne, et fuît à la vue de l'homme. Autrefois elle était souveraine en ces lieux; aujourd'hui elle pleure sur les rochers déserts sa puissance détruite. La voix humaine l'effraie, et elle fuit les endroits les plus fréquentés pour gémir avec les vents dans les profondeurs des cavernes.

Elle a vu bien des siècles passer sur la cime des monts, et cependant son front lisse et.uni porte à peine dix-huit printemps: elle a vu Jules-César dans les Gaules, et les Druides fuir devant les serviteurs du vrai Dieu. Elle a vu la croix s'élever au faîte des menhirs de la Bretagne sa patrie, et ceux qui lui rendaient un culte disparaître un un dans la tombe. Elle a vu tomber ses autels et les murs de ses temples. Sa puissance s'est évanouie comme la vapeur d'une matinée de printemps sous les rayons d'un soleil brûlant, et seule elle est restée sur la grève où elle erre comme le triste repentir qui attend ici-bas que les portes du ciel s'ouvrent à sa voix.

Est-ce un esprit en peine? Un génie du bien ou du mal? Est ce un ange, est-ce un démon que cette forme blanche errant sur les grèves?

C'est la Fée du Bec Dupuy!

A sa voix jadis les vents soufflaient moins forts; les flots se calmaient, et la mer devenait tranquille et transparente comme un lac de cristal ou un immense miroir. Aussi voyait-on chaque marin, en partant pour la pêche, venir sur la grève sacrée offrir ses hommages à la belle déesse qui lui rendait le vent favorable et la pêche abondante. Les femmes, les soeurs, les filles, les amantes des absents venaient déposer de nombreuses guirlandes de fleurs sauvages à l'entrée de son impénétrable grotte, gardée par une meute de chiens invisibles, toujours aboyant et prêts à dévorer l'imprudent qui se hasardait à en forcer l'entrée.

Depuis que le fils de Marie, en mourant pour nous sur la croix, a détruit le culte des idoles, la grotte de la Fée ne la voir plus si souvent, et comme elle n'a pas vu sans regret son culte anéanti, quand elle se montre dans ses anciens domaines, sa venue n'annonce rien de bon, et elle laisse souvent sur la grève des traces sanglantes de son passage et de tristes souvenirs de vengeance; au lieu de protéger les humains, elle cherche à leur nuire, et rit de leurs larmes.

L'on dit qu'un jour, de cela il y a bien longtemps, des bergers revenant des pâturages trouvèrent à la tombée du jour, à l'entrée de la grotte, une jeune fille expirante; ils la questionnèrent, et, avec bien de la peine, ils en obtinrent ce court récit:

" Depuis longtemps je venais à cette place attendre mon fiancé, qui demeure de l'autre côté de l'eau, près de la Landriais; il n'avait encore jamais manqué au rendez-vous quand, il y a trois jours de cela, je vis la Fée. Depuis je l'attends vainement; le vent et la mer ont été entre nous, et cependant je conserverais de l'espoir si la Fée ne m'était de nouveau apparue. Hier soir, au lever de la lune, j'entendis, derrière moi, un bruit léger comme un petit battement d'ailes. Je me levai promptement, pensant que j'allais revoir celui que j'attendais et dont la présence avait sans doute effrayé la mouette cachée dans les joncs; mais je me trouvai en face de la Dame Dupuy; je voulus fuir; les forces me manquant je tombai anéantie à la place où vous me voyez encore. Mes jours sont comptés, allez me chercher un prêtre; la Fée m'a dit des choses qui ne me laissent aucun doute sur ma fin prochaine. Mon fiancé n'est plus! Que ferais-je ici-bas? Allez, mes amis; hâtez-vous, le temps presse, et mes forces m'abandonnent."

Les bergers, ne doutant pas de la fatale rencontre, la portèrent sur leurs épaules jusqu'au bourg.

Elle appela son confesseur, répéta tout ce qu'elle avait dit précédemment, et ayant été administrée elle expira sous les yeux de ses nombreux amis, témoins de son récit et de sa fin inexplicable.

Le curé de Saint-Suliac, suivi d'un nombreux cortège, croix et bannières en tête, se rendit à la grotte où il somma la Fée de comparaître. Ayant répété trois fois sa sommation et n'en ayant pas obtenu de résultat, il l'exorcisa et lui ordonna de la part de Dieu de ne plus reparaître en ces lieux.

On ne vit rien, mais on entendit un cri de douleur sortir de la montagne, et des imprécations qui glacèrent tous les coeurs furent répétés par les échos des vallons de la Rance. Nul ne mit en doute que, sans la présence du pasteur, le troupeau ne serait pas entré sain et sauf au bercail.

Depuis ce jour, on la voit bien Quelquefois se promener au clair de lune, mais elle s'enfuit dès Que l'homme approche le lieu où elle se trouve. Car sur lui elle n'a plus de pouvoir grâce à l'intercession de Marie.

En revenant, sur les galets des grèves, le cortège trouva un corps inanimé que les flots y avaient déposé depuis son passage. L'on s'en approcha, et chacun reconnu le jeune marin de la Landriais, le fiancé de la jeune fille qui, faisant chaque jour la traversée de la Rance â la nage, avait péri dans le trajet, et que la Fée en fuyant avait jeté comme une dernière vengeance sous les pas du clergé qui le fit enlever et déposer en terre bénite.

L'on ne voit plus la Fée que bien rarement; mais on garde son souvenir, et au nombre des curiosités que Saint-Suliac peut offrir aux touristes, se trouve la Grotte de la Fée du Bec Dupuy.

On donne encore à cette grotte le nom de Grotte-ès-Chiens parce que l'on y. entend toujours comme les grognements de chiens suivis d'aboiements lointains.

J'ignore ce qui occasionne ce bruit: serait-ce celui des vagues répercuté par l'écho? Sont-ce divers courants d'air s'engouffrant dans les excavations du rocher? Ce qu'il y a de certain, c'est que l'on n'y pénètre pas sans une certaine émotion.



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